Jean-Pierre Devroey, François Frédéric, Luc Verdebout, Françoise Vandooren
Intervention par J.-P. Devroey au colloque "Etudes et recherche de l'information",
Colloque international sur la Formation documentaire organisé par
la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, le Centre
"Nouvelles Technologies et Enseignement" et le Service de la formation
continue de l'université de Fribourg.
Fribourg, le 19 novembre 1999.
Résumé
Une réflexion d'ensemble sur la place de la bibliothèque dans la formation documentaire à l'université ne peut échapper à la constatation :
Introduction
« L'usage compétent d'une bibliothèque universitaire est une manifestation de l'affiliation intellectuelle. Les informations qu'on cherche sont bel et bien là, enfouies quelque part dans ces dizaines de milliers de volumes, mais si l'on ne sait pas comment activer les instructions élémentaires de la recherche documentaire qui permettent de trouver de façon autonome et individualisée son propre chemin, on ne sait pas où chercher, ni par où commencer, et on ne récolte que quelques lignes sur l'auteur recherché. Le travail envisagé ne peut pas être accompli complètement avec succès. Naît alors, le plus souvent, le sentiment d'un échec, d'une frustration pouvant aller jusqu'au découragement et à l'autodépréciation. »1
C'est à partir de constats analogues -et dans l'objectif d'autonomie
de l'apprenant, qui est au cœur du système d'éducation libérale,
que les universités britanniques et américaines ont développé
depuis plus d'un siècle le concept de formation documentaire.
La bibliothèque a été le champ privilégié
de cet apprentissage de la liberté intellectuelle, et cela à
un double titre : symbole par excellence de l'éducation, « cathédrale
du savoir », elle était dans les universités les plus riches
et les plus prestigieuses le lieu privilégié d'un libre accès
à tous les savoirs du monde, et, dans son labyrinthe de codes et
de pratiques « allant de soi », se trouvait toujours la main d'un « reference
librarian » pour guider les premiers pas du néophyte.
Si je viens d'utiliser l'imparfait, c'est que ce monde a prématurément vieilli en moins d'une décennie.
Comment l'Universitaire et sa bibliothèque peuvent-ils survivre à un oracle [par manque peut-être de culture classique, aucun des grands moteurs de recherche n'a choisi le nom d'Apollon] qui délivre par la même bouche la recette des cookies au chocolat et la traduction anglaise de l'Ethique à Nicomaque d'Aristote?
Une réflexion d'ensemble sur la place de la bibliothèque dans la formation documentaire à l'université ne peut donc échapper à la constatation :
La spécificité de l'univers informationnel aujourd'hui tient peut-être moins, comme on l'avance souvent, au phénomène IOIU (Information Overload-Information Underuse) qu'à l'effacement progressif des formes traditionnelles de la légitimation académique.
Après un tel constat, il ne s'agit bien entendu pas de se réfugier dans la nostalgie d'un monde perdu ou de se précipiter seulement dans la formation à un prétendu « bon usage » des nouvelles technologies de l'information et de la communication, mais de jeter les bases avec l'apprenant d'un dialogue critique sur l'information. C'est au partage d'un tel projet éducatif entre bibliothécaire et enseignant que je voudrais à présent vous inviter.
« Partage », parce que la formation documentaire est un élément
dans le processus éducatif et que celui-ci n’est bien évidemment
pas linéaire.
Qu'entend-on par formation documentaire?
En 1995, nous définissions la formation documentaire comme « l’apprentissage du recueil de documentation »2. En anglais, on parle de « library user education » ; ou encore de « library instruction » : apprendre aux lecteurs à utiliser les ressources de la bibliothèque de manière efficace (comment identifier le besoin d'information et ensuite comment trouver, évaluer et sélectionner la meilleure information pour répondre au besoin.)3. Nous notions également que ces « objectifs classiques ( …) (comment utiliser le livre, comment utiliser la bibliothèque?) étaient (…) aujourd'hui en partie dépassés par la rapidité du changement technologique »4. Pour être à jour, les objectifs de formation doivent inclure la dimension électronique de l'information. C’était déjà chose faite dès le début des années ’90, où s’est forgé aux États-Unis le concept d’information literacy. Devenir information-literate, c’est :
Il est important d'identifier la spécificité de la formation documentaire en bibliothèque pour deux raisons :
Qu'est-ce qui est encore spécifique aux bibliothèques
dans la formation à l'information?
Sur quoi doit porter la formation en bibliothèque?
Avec l'introduction des nouvelles technologies dans les bibliothèques, les bibliothécaires ont été sollicités afin d'assurer la formation de base des lecteurs aux outils de recherche électroniques, indispensable à toute démarche de recherche documentaire (comme la recherche par mot clé, la troncature, etc.). Mais le risque est de ne faire que de l'alphabétisation électronique. Bien qu'il faille s'assurer que les notions de base sont acquises, il faut aller au-delà du B A BA d'Internet, d'autant que les lecteurs ont souvent déjà une première expérience de recherche sur Internet. Le besoin de formation s'est déplacé des notions de base vers une méthodologie, vers l'acquisition d'un ensemble d'aptitudes.
La recherche documentaire fait partie d'un ensemble plus large d'activités cognitives, le recueil d'information, qui s'intègrent dans la méthodologie générale de la recherche.
Carol Kuhlthau10 a établi un modèle de processus de recherche d'informations (Information Search Process), en six étapes :
|
A juste titre, Kuhlthau précise que le déroulement des six
phases n'est pas toujours linéaire; l'information recueillie en
phase 5 peut amener à redéfinir le sujet (phase 4).
Le caractère cyclique du recueil d'information se retrouve d'ailleurs
de manière remarquable dans la réalisation d'un travail de
recherche scientifique ou de fin d'études. Il est le reflet du processus
cognitif, de la démarche scientifique que l'étudiant est
amené à adopter.
| Etapes | Objectifs | |
| Collecte | Définition
â état de l'art (ouvrages de référence, bibliographies analytiques et critiques) â Outil du recueil d’information |
Concept, limites, mots
clés
(observation, induction, hypothèse, déduction) |
| Recueil d’information | Constitution de la base
documentaire :
Bibliographie, collecte de documents |
|
| Lecture | Évaluation du matériel
:
critères de validation internes et externes11 Traitement de l’information |
Appropriation et validation
(classement, notes, plan, résumé) |
| Interprétation | Critique de cohérence
:
pertinence, validité, fiabilité |
Démonstration |
| Formulation | Rédaction, communication | Méthodologie
Exposé Références |
Méthode : ensemble plus ou moins
structuré et cohérent de principes censés orienter
l'ensemble des démarches du processus éducatif dans lequel
elle s'inscrit.
Techniques : ensemble de démarches préétablies
à effectuer dans un certain ordre et éventuellement dans
un certain contexte, plus ou moins contraignant suivant les techniques.
Bibliothécaires et enseignants ont leur rôle dans l'apprentissage
de ce processus cognitif. Néanmoins, étant donné la
place qu'Internet a pu prendre aux yeux des étudiants, on ne peut
plus, comme on l'écrivait en 1995, confier de manière distincte
"au bibliothécaire l'apprentissage des techniques et à l'enseignant
universitaire, l'intégration des techniques dans la méthodologie
générale et spécialisée de la recherche".
Aujourd'hui, le rôle du bibliothécaire va au-delà
de l'apprentissage du maniement des outils et des techniques (« procedural
knowledge »). Il doit apprendre comment identifier et évaluer
les sources d'information (« conceptual knowledge »).
|
Les connaissances procédurales et conceptuelles ne forment pas
deux ensembles distincts et consécutifs dans le processus d'apprentissage;
la maîtrise de certains concepts par exemple est indispensable à
la formulation d'une requête. Le bibliothécaire ne peut pas
se borner à l'apprentissage des techniques; il se doit de montrer
les limites des moteurs de recherche (casser le mythe de la machine qui
peut tout faire, tout trouver sur Internet) et de donner aux étudiants
les moyens intellectuels de naviguer parmi les ressources disponibles,
de sélectionner les références pertinentes et d'évaluer
l'information trouvée. Les bibliothécaires doivent développer
chez les étudiants une certaine « culture de l'information ».
Il serait désastreux de séparer la méthodologie
générale de la recherche de la méthodologie de la
recherche sur Internet; les méthodologies doivent être coordonnées
afin de lutter contre la tentation du « couper-coller », c'est-à-dire
la reproduction outrancière de passages entiers d'articles ou d’autres
textes trouvés sur Internet dans les travaux d'étudiants,
et surtout afin de leur permettre de comparer la qualité des résultats
de leurs recherches par voie traditionnelle et par Internet.
Conclusions
Après analyse, la place du bibliothécaire dans la formation
documentaire ne peut donc être remise en question à l'ère
de l'information numérique.
Néanmoins, le développement des activités d'enseignement
à distance et du concept d'université virtuelle soulève
la question de la formation documentaire comme sujet potentiel d'enseignement
à distance. Dans ce domaine, il faut proscrire les méthodes
qui ne sont pas interactives. En effet, la durée moyenne d'attention
est inférieure à 10 minutes s'il n'y a pas d'interactivité
avec l'étudiant, alors qu'elle s'élève à 40
minutes en présence de l'enseignant. Les méthodes interactives
d'enseignement à distance peuvent être appliquées au
contrôle des connaissances procédurales, comme par exemple
l'élaboration d'une bibliographie sommaire. Elles sont également
adaptées à l'apprentissage « par objectifs » puisque tous
les outils de communication électroniques trouvent leur place dans
ce type d'approche13.
Il n'empêche que la bibliothèque « réelle » doit être considérée, et demeure à juste titre, un terrain d'expérience inégalé dans le processus éducatif ; c'est le lieu privilégié de rencontre entre bibliothécaires et enseignants, et le lieu où l'étudiant bénéficiera par excellence de l'intervention conjointe de ces deux acteurs indispensables à la formation documentaire. Ce rôle primordial de la bibliothèque en tant que lieu d'apprentissage et de rencontre va à l'encontre d'une conception purement virtuelle de la bibliothèque, de l'idée que la bibliothèque physique pourrait disparaître au profit de la bibliothèque virtuelle. On n'apprend pas à nager dans une piscine virtuelle... !
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